[Concours] La fille
#1
Martin était étendu sur son lit, dans l’obscurité ponctuée par le rougeoiement de sa cigarette. Il repensait à l’entrevue avec son agent hier. 983 000 €. La prochaine mission serait enfin sa dernière. En attendant, il n’avait presque rien à faire. Rien d’autre que descendre chaque jour acheter Le Monde pour y consulter les petites annonces, avec un paquet de blonde pour tuer le temps. Et peut-être baiser si l’occasion se présentait –peu probable-.
***
Omar était à bout de souffle. Sa cavale touchait bientôt à sa fin, et il le savait. Il gardait son arme de service à la main, prêt à se faire sauter le caisson plutôt que de se faire prendre. Sans aucun regret. Ce qu’on lui avait enlevé, l’humanité ne l’aurait pas non plus. Il était de moins en moins lucide. Il se rappela sa rencontre avec la légion. Le marché qui lui était offert : intégrer l’unité « Eve » contre une amnistie. Comment c’était formulé ? Ah oui. « Un engagement total et irréversible ». La lisière de la forêt était proche. Là-bas, il bénéficierait d’un certain couvert.
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Le Dr Lallemant tria son courrier, comme chaque jour, avant son premier rendez-vous de l’après-midi. Il déposa sur le coin du bureau le dernier numéro du magazine « gynécologie obstétrique pratique » sans ouvrir le film plastique transparent. La couverture annonçait l’identification du gène concerné ( le Xp 21.35) par l’action de la γ-cyhalothrine, responsable des fausses couches d’embryons de sexe féminin. Il ouvrit et parcouru un à un les résultats d’examen, jusqu’à arriver à celui de Mme Girardot. Des larmes envahirent ses yeux. Une fille. Sarah Girardot portait en elle une fille. La première depuis un quart de siècle.
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Se rendre tous les jours dans le premier cercle était pénible pour Martin. Tous ces gens qui faisaient comme si rien n’avait changé. Ou plutôt, comme si tout finirait par redevenir comme avant. Lui-même s’était souvent demandé s’il devait interrompre son plan de carrière. Quasiment avant et après chaque mission. Il arriva devant le bureau de tabac. Sur la devanture, il aperçut la couverture d’un Tabloïd quelconque, avec un énième article commémoratif sur la petite Elisa : « la dernière femme aurait eu 25 ans» ou quelque chose dans le genre. Il saisit Le Monde du jour, et l’ouvra instinctivement à la page des petites annonces en se dirigeant vers le comptoir. Il sourit légèrement en lisant l’encart qui lui était destiné. Enfin. Vers midi, il allumerait son portable en attendant l’appel de William.
***
Assis derrière son bureau, il jouait nerveusement avec une carte de visite, sur laquelle était sobrement inscrit « M. Sholokov », suivi d’un numéro de téléphone portable. Le Dr Lallemant savait pertinemment ce qu’il devait faire. La priorité était de contacter l’Ordre des Médecins pour déclencher le programme prévu de longue date. Pourtant, il ne pouvait s’empêcher de penser à la somme promise par Sholokov. Il décrocha son téléphone, et hésita longuement. Puis il composa le numéro de Sholokov.
***
En rentrant dans son studio, Martin ouvrit l’enveloppe de papier kraft qui lui avait été remise après sa dernière mission. Il en sortit le passeport, l’ouvrit - à côté de sa photo figurait le nom de Marc Tessier- puis la carte SIM, et enfin le téléphone. Celui-ci sonna un peu après midi :
-          Marc ?
-          Oui.
-          Il y a un peu de changement…
-          Quel changement ?
Martin entendit William soupirer avant de reprendre :
-          Tu ne seras pas seul. Ta cible s’appelle Sarah. Enfin, pas vraiment. C’est son garde du corps que tu dois retirer.
-          Tu te fous de moi ? Tu sais bien que je travaille seul, et que je ne fais pas d’enlèvement !
-          Désolé, Marc… Tu n’as pas vraiment le choix.
-          Putain ! Pas pour ma dernière William.
-          Tu trouveras la pochette au même endroit que d’habitude. Dis-toi que c’est le prix de la liberté et que…
-          Va te faire foutre !
De rage, Martin venait de balancer son téléphone contre le mur.
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Omar s’adossa à un arbre. Le moment où on lui avait fait prêter serment lui revint en mémoire. Il avait l’impression de revivre ce cauchemar une deuxième fois. La promesse de tout faire pour sauver l’humanité. L’endoctrinement. Et l’opération. Un éclair de lucidité le ramené à la réalité. Il se força à oublier la castration qu’il avait subie, et se remit à courir dans la forêt.
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Sholokov raccrocha, la joie rayonnant de son visage :
-          Vassili ! Contacte William. J’ai une mission à lui confier…
Il imaginait déjà sa vie avec cette Sarah. Bien sûr, il faudra du temps pour qu’elle se fasse à sa situation, mais elle ne sera pas malheureuse. Et puis, il y aura la petite bâtarde, porteuse de tant d’espoir. Il la traitera comme sa propre fille.  Comme ses futures filles.
Et puis, il y avait le reste. Les profits à venir. Pourrait-il breveter le gène ou le chromosome résistant à cette saloperie ? Sholokov regrettait parfois de n’avoir pas fait plus d’études…
-          Vassili, tu me convoqueras aussi le cabinet de juristes pour cet après-midi. Il faut que nous soyons prêts.
***
Cette fois, c’était la fin. Il les entendait à quelques dizaines de mètres de lui. Ils ne tarderaient pas le trouver. Est-ce qu’il avait fait le bon choix ? Est-ce que le pacte avec ses camarades d’infortune valait vraiment mieux que le serment au sein de la légion ? La camaraderie et le désir de vengeance devaient-ils primer sur l’humanité ? Tout ça n’avait plus d’importance, maintenant. Il avait tué Sarah, comme il l’avait promis à ses camarades. Comme eux l’auraient fait s’ils avaient été affectés à la protection de cette femme à sa place. C’était à ça qu’il pensait pendant qu’il montait le canon de son arme vers sa tête. Sa dernière pensée, ce fut l’image de l’oreiller pressé contre le visage de cette femme. Il pressa la détente.
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