(19-03-2022, 08:40)Lucius Forge a écrit : @"Alias" : Je tenais à te remercier pour ton analyse que je partage. Je l'ai montré à un ami qui s'interrogeait et souffrait de cette différence de traitement entre Ukrainien et ressortissant d'Afrique. Il souffrait de ne pas comprendre ce hyatus et ton éclairage l'a apaisé quelques peu après que je lui ai fait lire.
Merci.
Depuis quelques années je me suis spécialisé dans les dynamiques de groupe et en particulier la question du harcèlement des jeunes. Je prendrai d'ailleurs le mois prochain la direction du premier Centre de Référence & d'Intervention Harcèlement de Belgique, un projet-pilote pour lequel je bataille depuis un an auprès des politiques pour avoir les moyens de le créer. C'est chose faite cette année.
Le parrallèle entre mon boulot et cette analyse est assez simple : j'ai beaucoup étudié ces cinq dernières années la question de l'agression et des facteurs qui déclenchent les agressions dans les groupes humains. Ainsi bien sûr que ce qui peut protéger un membre du groupe des agressions. Le constat est assez clair pour moi : plus l'autre nous ressemble, plus nous sommes capables d'empathie à son égard, par projection simple de type "je pourrais être lui et inversément". Les enfants ayant le moins de risque d'être harcelés sont ceux qui sont au plus proche des normes (au sens sociologique) du groupe. Chaque élément qui va différencier l'enfant des normes sera ce que nous appelons un facteur de vulnérabilité. Il ne sera pas automatiquement harcelé mais plus enfant cumule ce type de facteur, plus le risque augmente qu'il soit pris pour cible. Ces normes varient bien sûr d'un groupe à l'autre, un gamin de la cité dans une classe bourgeoise sera tout autant hors normes qu'un fils de notaire dans une classe composée de gamins de la cité.
La même dynamique est selon moi à l'œuvre à l'échelle de l'émotion que peuvent susciter des réfugiés. Plus ils sembleront proches de nous, de nos normes (sociales, religieuses, économiques, etc), plus nous aurons de l'empathie pour eux. A contrario, plus un peuple sera différent de nous, moins nous serons enclin à lui venir en aide.
Améliorer les capacités d'empathie, de préoccupation de l'autre passe donc par la mise en avant des points communs pour créer du lien, une perception de similarité entre les individus. Malheureusement, dans le cas qui nous occupe, notre société a généralement tendance à mettre en avant les différences entre les réfugiés africains ou asiatiques et nous, ce qui alimente le phénomène de rejet ou tout au moins de faible préoccupation pour ces peuples. La situation en Ukraine est par contre unique à ce jour dans son traitement médiatique et politique. Zelensky a bâti son discours politique sur cet axe d'ailleurs : mettre en avant toutes les ressemblances entre l'Ukraine et l'Europe pour susciter une empathie encore jamais vue concernant des réfugiés et un pays en guerre.
Je terminerai en précisant que ce post et le précédent peuvent sembler assez froids, voire même émotionnellement détachés des horreurs qui se déroulent au moment où j'écris ces lignes. Ne croyez pas que je sois une machine froide qui analyse tout cela sous le seul angle des sciences humaines pour faire de la théorie pontifiante. Mon boulot m'amène à côtoyer des gamines de 14 ans qui se mettent sur les rails du train suite à du revenge-porn, des parents endeuillés et des enfants qui s'auto-mutilent. Sans une certaine prise de distance par rapport aux horreurs de certains comportements humains, je ne pourrais que m'effondrer et pleurer, ce qui ne serait d'aucune aide pour les victimes.

