Feetgave, le retour

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CHAPITRE I :

Le campement des hommes-bêtes était installé aux abords d’une petite clairière dans les profondeurs de ce que les hommes appelaient la Grande Foret du Talabecland. Le soir allongeait les ombres.

Si l’été avait rendu le gibier plus abondant, il avait également fait reprendre l’activité frénétique à tous les habitants de la forêt. Après la disette de l’hiver tardif, la lutte pour la survie continuait : la clairière était jonchée de corps de peaux vertes. Aujourd’hui, la tribu d’hommes-bêtes avaient survécu.

Cette dernière se composait d’une quinzaine de guerriers Gors, d’une vingtaine d’Ungors, Brays et de femelles puis d’un chaman. Les orques avaient abandonné dans leur fuite leurs maigres possessions et des Ungors se disputaient un lot de vieux vêtements humains crasseux. La moitié de la tribu était occupée à dépouiller les cadavres du moindre objet valorisable tandis que l’autre, les guerriers, venaient un à un s’agenouiller devant le vieux chaman.

Assis en tailleur, les guerriers s’inclinaient d’abord devant le chaman dont la peau parcheminée semblait presque translucide en récitant une formule de politesse puis, avec les mêmes mots, ils saluaient une étrange petite femelle à ces cotés. Le chaman leur prenait alors l’épaule et s’entretenait avec eux à voix basse. Il soignait leurs plaies éventuelles et prononçait des paroles qui flattait l’orgueil. Le chef de la tribu avait péri dans la bataille ; il fallait le remplacer. Le chaman Ghurhan’ch avait gagné la bataille alors que la déroute semblait inévitable. La majorité des guerriers étaient assez peu fiers qu’un grand vieillard leur en ait remontré à tous. Comme la tradition interdisait aux chamans de devenir Champion, ce dernier excitait les Gors les uns contre les autres afin de déclencher un duel d’où ressortirait un nouveau chef incontesté.

La petite femelle écoutait d’une oreille distraite et restait muette. Elle était perdue dans la contemplation de la lame qui avait appartenu au chef orque. L’arme était si finement ciselée et brillait d’une manière si particulière que son observation était sans fin. Ce n’était pas du travail d’orque et la lame transpirait la magie…

La bataille l’avait épuisée physiquement car elle débutait encore dans l’utilisation de la nécromancie et le contrôle des morts-vivants invoqués.

Feetgave -c’était son nom- connaissait vaguement son origine : elle n’était pas comme eux, les Gors, même si elle possédait deux fines cornes qui formaient un cercle presque parfait au dessus de sa tête. Elle était une Gave, une « donnée », c’est-à-dire une enfant humaine abandonnée, recueillie et élevée parmi les hommes-bêtes.

Cependant, sa face n’avait plus grand chose d’humain, elle avait des cornes bien sûr. Sans elles, elle serait encore parmi le troupeau des Brays et des femelles qui attendait en brayant en quelques pas d’ici. Mais sa face animale avait la peau rongée jusqu’à l’os par un feu inextinguible. Elle n’avait pas perdu ses yeux comme l’avait craint le chaman lorsqu’était apparu cette affection indissolublement liée à la pratique de la magie -ou plus précisément à la pratique des « flux » comme il disait. Lorsqu’elle éprouvait de l’énervement, de l’excitation ou, qu’elle se concentrait pour lancer un sort, son crâne rougeoyait comme une braise et une flamme apparaissait carrément. Elle avait déjà enflammé plusieurs fois ses vêtements ou sa paillasse et depuis, tant que la température le permettait, elle restait torse nu et dormait avec une pierre comme coussin.

Mis à part sa tête particulièrement torturée, le reste de son corps était celui d’une femme. Elle concevaient même une certaine gène d’avoir des pieds à la place des sabots des hommes-bêtes normaux. La tribu avaient noté cela en la baptisant. Elle portait donc, lorsqu’elle n’avait pas trop à se déplacer, une long morceau d’étoffe coloré, volé dans une ferme, qui tombait jusqu’à terre. Autre différence, alors que les femelles hommes-bêtes se complaisait dans une quasi nudité et une crasse immonde, Feetgave aimait se laver de temps en temps à la rivière et peindre sur son corps : un reste de son humanité originelle qui amusait beaucoup les Brays.

Elle estimait son âge autour d’une quinzaine d’été. A cet âge-là, les femelles normales avaient déjà plusieurs portées. Son premier et unique rejeton fut mort-né. Bien après terme, il ne sortit de son ventre qu’une horrible masse de chair informe qui avait été dévoré après un rituel.

« Les flux » avaient encore dit Ghurhan’ch.

Comme elle n’avait pas été engrossée depuis malgré les soins de plusieurs mâles, elle supposait que la première délivrance avait cassé quelque chose « en dedans ».

Feetgave aimait son maître Ghurhan’ch. Il était un puissant chaman, très intelligent quoique assez violent et colérique. C’était lui qui l’initiait à la magie, qui lui apprenait à voir, à sentir et à maîtriser les "flux". Il lui avait enseigné aussi, à force de coups de bâton et gifles, les subtilités de la Langue Noire que la majorité des hommes-bêtes ne maîtrisait pas ainsi que l’écriture des runes et même des notions de Reikspiel. Il lui disait qu’elle avait d’immenses possibilités et qu’elle avait à sa disposition une réserve considérable de pouvoir. Il n’avait pas été plus explicite et malgré de nombreuses « marches en esprit » au « pays des flux » et elle n’avait pas encore trouvé cette « réserve de pouvoir ». Parfois, lors de ses transes, elle sentait parfois une présence chaude prés de son âme mais la cacophonie du « pays des flux » l’empêchait de savoir si on s’adressait réellement à elle.

« Tu es aimé de Slaanesh, le Prince du plaisir, lui répétait fréquemment Ghurhan’ch. Vois comme sont tes cornes et vois comme notre poil a blanchi depuis que tu es avec nous. Nous sommes perméables aux flux qui coulent dans le monde et nous nous transformons lentement en slaangors. »

Il expliquait que cette bénédiction déteignait également sur les esprits de son entourage et incitait la tribu à l’indolence, à la paresse et plaisirs simples ou sophistiqués. Feetgave pensait qu’il exagérait sciemment son importance et elle n’avait, de toute façon, pas assez de recul pour percevoir l’évolution de la tribu.

Feetgave avait remarqué que son maître avait une peur panique des « créatures du pays des flux ». Il lui avait expliqué que l’on pouvait les invoquer, leur parler et même leur donner une forme dans le monde réel mais la petite femelle avait compris qu’il n’avait pas envie de lui enseigner celà. Il faisait parfois dans son sommeil des cauchemars au cours desquels il était plus loquace : une expérimentation avait mal tourné, il y avait longtemps…

Depuis, Ghurhan’ch s’était spécialisé en nécromancie et Feetgave qui trouvait amusant de créer un simulacre de vie chez les créatures mortes s’en trouvait fort aise. Elle se souvenait comment elle avait animé un lapin fraîchement tué et l’avait fait courir dans le campement provoquant la panique : tous essayaient de l’attraper pour le dévorer. Elle ne se rappelait plus ce qu’il était advenu du lapin.

« Et au moins, on peut les casser soi-même, si ça marche pas, disait le chaman à propos des morts vivants.

Ghurhan’ch faisait souvent remarquer à son apprentie combien il était aisé de manipuler les esprits frustes des guerriers Gor. Alors que la tribu risquait la dissolution car personne ne semblait vouloir prendre la place du défunt Champion, le chaman avait titillé l’orgueil de chacun et déjà la tension montait parmi les Gors et certains Ungors. L’affrontement paraissait imminent. Effectivement, bientôt deux Gors commencèrent à s’invectiver.

Un cercle se forma bientôt et la tribu entoura les deux candidats. La joute opposait deux Gors : l’un, coiffé d’une crinière de crin roux, gonflait le poitrail tandis que l’autre, une corne brisée, montrait ses colossaux biceps. Les spectateurs, captivés, applaudissaient, tapaient du sabot et hululaient. D’autres commentaient bruyamment les mérites comparés des deux protagonistes.

L’affrontement se poursuit par des bordées d’invectives. Une fois que les champions eurent épuisés leur répertoire d’insultes salaces, le duel de coups de tête commença. Chanfrein contre front et front contre chanfrein, chacun des Gors devaient propulser son adversaire hors du cercle formé par la tribu. Cette dernière participait activement par ses encouragements mais aussi par les coups qu’elle assénait lorsqu’un des concurrents s’approchait trop du bord du cercle. Certains pouvaient tirer un des candidats hors du cercle ou, au contraire, le repousser si le champion les avait convaincu.

La première moitié de l’exercice consistait à gagner les cœurs des spectateurs pour qu’ils ne pénalisent pas dans le combat. La seconde était un jeu de force brute où l’habileté et la ruse étaient admises.

Bientôt, le Gor à la corne cassée, à moitié assommé par les violents coups de tête de son adversaire fut éliminé. Le plus solidement bâti des Ungor de la tribu, enhardi par sa bravoure à la précédente bataille, s’avança. Un grognement de désapprobation s’éleva chez les femelles et les Gors. Son adversaire n’eut qu’à l’amener au contact des spectateurs pour que ces derniers se chargent de le faire sortir du cercle. Il était inadmissible qu’un Ungor ose se présenter comme chef.

Le Gor victorieux exultait, il profitait de son instant de triomphe en roulant ses muscles et en beuglant.

Après un moment d’hésitation, un autre Gor à la peau pâle encombré d’un troisième bras se terminant par lourde pince le défia à son tour. L’agitation de la tribu atteignait son paroxysme. Là aussi, le combat fut bref, l’outrecuidant fut rapidement mis hors jeu dans un tonnerre d’applaudissement et de coup de sabots. Le Gor semblait avoir gagné la confiance de ces congénères, il ferait un Champion respecté.

Le silence tomba comme une pierre : Feetgave avait pénétré dans le cercle. Son corps frêle contrastait avec la carrure du Gor. Par commodité, elle avait laissé tomber sa robe. Tous se tournèrent vers le vieux chaman. C’était lui le gardien de la tradition. Il pouvait invalider cette candidature inopportune d’un seul mot. Assis à une vingtaine de pas du cercle, il avait bourré d’herbes séchées une pipe de facture humaine et semblait se désintéresser totalement de l’action. L’interruption du brouhaha lui fit lever un sourcil. Il avisa la situation et haussa simplement les épaules.

Feetgave connaissait bien le Gor qui lui faisait face. Son crin roux l’identifiait comme Rtu’lgor, l’un des mâles qui venait régulièrement lui renifler la croupe. Il se fendit d’une espèce de sourire considérant la taille de son adversaire. Ce sourire disparut rapidement lorsqu’il comprit ce que cette petite femelle espérait : le feu qui lui embrassait la face atteignait une certaine intensité et les flammes dépassaient maintenant un pied de haut. Il aurait du mal à l’affronter dans un duel de coups de tête sans que son poil ne s’enflamme. De plus, elle sautillait dans tous les sens autour de lui et cherchait une faille. Après une brève hésitation, il se projeta en avant, saisit l’impertinente par les épaules et la souleva du sol sans effort. Feetgave se débattait vivement et essayait de mordre mais son étreinte était ferme. Les applaudissements, qui se doublèrent à ce moment-là de railleries, reprirent de plus belle. D’une flexion du torse, Rtu’lgor lança la petite femelle hors du cercle.

Feetgave s’écroula lourdement sur le sol. Des rires moqueurs secouaient l’assemblée et le Gor savoura encore son triomphe. La petite femelle bouillait de colère et sentait la chaleur insoutenable de la flamme sur son visage. Rtu’lgor l’avait ridiculisée, il ne s’en tirerait pas comme ça. Elle songeait la manière de lui couper les testicules lorsqu’elle souvint de l’épée qu’elle avait récupéré sur le cadavre du chef orque. Evidement, il était interdit d’utiliser une arme pendant un duel, mais l’idée n’était pas là…

Le Gor invitait d’autres membres de la tribu qui ne paraissaient pas convaincu de sa force à l’affronter mais personne n’osait à présent le défier. Les plus timorés baissaient la tête en signe de soumission. Il était sur le point de consommer sa victoire lorsque Feetgave entra à nouveau dans le cercle en bousculant un Bray. Elle tenait à la main son épée pointée vers le sol. Un grondement de désapprobation que le Gor fit taire d’un geste de la main s’éleva. Il était convaincu de la vaincre avec ou sans arme.

« Comme ça, t’es vraiment en chaleur ! Viens par ici que j’t’ bourre ! »

Ignorant l’insulte, la petite femelle agita doucement l’épée à l’extrémité de son bras droit. Cette lame luisait si étrangement et était si curieusement gravée que le Gor ne pouvait en détacher son regard…

Rtu’lgor sentit soudain une violente brûlure au niveau de l’estomac. Son adversaire avait utilisé l’épée magique pour détourner son attention pour réussir à l’approcher et lui loger sa tête brûlante dans l’estomac. Lâchant l’arme, elle se cramponnait maintenant à sa taille de toutes ses forces. L’odeur de brûler était écœurante et elle pouvait difficilement respirer.

Le Gor hurlait de douleur, il arriva bientôt à se défaire de la brûlante embrassade mais son crin flambait. Il se roula à terre tentant d’étouffer les flammes. Comme la diabolique et brûlante femelle s’approchait à nouveau et il préféra sortir de lui-même du cercle. L’assistance était médusée : de mémoire d’hommes bêtes, on n’avait pas vu aussi atypique victoire. On attendait le verdict du chaman.

Ghurhan’ch se redressa douloureusement sans se défaire de sa pipe. Il pénétra dans le cercle en marchant lentement puis s’arrêta au niveau de Feetgave. Il dépassait sa disciple de presque deux têtes. Les hommes-bêtes s’apprêtaient à boire ses paroles.

« Feetgave a su utiliser la ruse et les dons que lui ont fait nos dieux pour triompher. Elle sera un bon guide pour la tribu. »

Il avait dit cela d’un ton neutre et sans aucun enthousiasme.

« Oui, maître ! Je serais un bon guide comme vous me l’avait appris ! » s’exclama Feetgave.

Elle plaça ses bras au-dessus de sa tête pour se faire acclamer et ne vit pas arriver l’énorme poing griffu du chaman qui l’atteignit en pleine face. Déséquilibrée, elle s’effondra en arrière.

« Sotte, je ne t’ai rien appris encore. Tu n’es pas prête… Non, pas prête du tout… Oh non… Pas du tout. »

Le chaman se frotta les phalanges qu’il s’était brûlé contre sa robe.

L’ensemble de la tribu était assez déconcertée. Une femelle bêla :

« Mais, c’est qui le chef alors ? »

Le chaman foudroya des yeux l’impertinente qui se ratatina sur elle-même. Soudain, solennel, il leva les bras :

« Acclamez Feetgave ! Fêtons notre nouveau chef ! Place à la cérémonie ! »

La perspective de ripailles et de danses effrénées fit exulter l’assemblée. Les Brays et les femelles commençaient déjà à courir dans tous les sens.

Feetgave se releva péniblement en observant attentivement le mouvement des mains de son maître...

* * *

La nuit était tombée et un grand feu éclairait les libations des hommes-bêtes. Quelques Brays tapaient sur des tambours ou soufflaient dans des cornes. Le tapage devait être entendu à plusieurs lieux à la ronde. Le but était justement d’inviter d’autres tribus à se joindre à la fête. Aucun homme-bête ne fuirait un Brayherd.

Feetgave avait finalement reçu promesse de loyauté de la part de la majorité des guerriers. L’assentiment du chaman leur semblait indiscutable. Cependant, le Gor qu’elle avait vaincu et quelqu’un de ses proches ne se présentèrent pas : ils avaient quitté la tribu, ce qui était parfaitement leur droit.

Selon l’usage, le chef défunt devait être dévoré. Dans un silence religieux, le vieux chaman se chargea de consacrer et découper le corps devant la tribu assemblée. Il ouvrit la poitrine du Champion et un liquide encore tiède vint lui colorer les mains. En expert, il extirpa le cœur qu’il tendit ensuite à sa disciple. Feetgave consciente la solennité du moment le tint un moment à bout de bras et le montra à tous. Elle le porta ensuite à sa bouche avant de le croquer à grande bouchée. Ce faisant, le muscle achevait de se vider et le sang teinta bientôt les avant-bras et le torse de la jeune femelle. Par un tel acte, elle s’appropriait le mérite du défunt aux yeux des hommes-bêtes.

Lorsqu’elle eut terminé, des acclamations s’élevèrent enfin. La chaman les calma : la cérémonie n’était pas terminée. Il invoqua longuement avec des formules répétitives la bénédiction des dieux sur la tribu et son nouveau leader, il esquissa même quelques pas de danses au son d’une logorrhée comprise de lui seul.

La bannière du défunt fut brûlée ; son corps découpé et savamment partagé en morceau. Les plus anciens et les plus valeureux furent servis en premier avec les meilleurs morceaux. Les autres se partagèrent les tripes et les morceaux dédaignés. Le sort des testicules fit débat, le chaman se les attribua d’autorité.

La nuit était maintenant bien avancée et la tribu dansait autour du grand feu. Ghurhan’ch somnolait contre un arbre alors qu’un jeune Bray nettoyait pour lui le crâne d’un orque. Il avait également déclaré qui fallait immédiatement une nouvelle bannière pour la tribu et Feetgave, qui avait repoussé les assauts de plusieurs mâles dans la soirée, essayait de composer un motif sur le sol.

Elle ne voyait pas vraiment où était l’urgence mais elle obéissait par habitude. Elle avait du mal à réaliser. L’attitude de son maître n’avait en rien changé après la cérémonie. Il faisait parti de ceux qui avait voulu la prendre ce soir. D’ailleurs, elle voyait bien que son œil mi-clos suivait le balancement de ses mamelles. En fait, elle se demandait s’il ne la testait pas, s’il ne la poussait pas à bout pour qu’elle s’affirme.

La tête du chaman s’affaissa et un sifflement régulier, que Feetgave connaissait bien, indiqua qu’il s’était enfin endormi. Le Bray qui raclait le crâne s’en aperçut aussi et en profita pour s’éclipser mais la jeune femelle avait une autre idée. Elle s’approcha doucement et passa la main dans une sacoche qui ne quittait pas le flanc du chaman. Elle en tira une bourse puis s’enfonça sous les frondaisons. Le brayherd s’achevait dans une orgie frénétique de fornication et de ripaille. Inconséquemment, les provisions dérobées aux orques étaient consommées en une fois. Feetgave doutait qu’il y ait de son influence sur le comportement de ses compagnons. Aussi loin qu’elle se rappelait, les Brayherds s’était toujours terminés ainsi.

Après avoir chassé à coup de bâton un Ungor qui l’avait suivie, elle s’éloigna davantage. Une fois certaine de sa solitude, elle s’assit en tailleur et éparpilla le contenu de la bourse de peau devant elle : des feuilles encore fraîches soigneusement roulées et de petits champignons blancs. Feetgave coupa une feuille en morceaux et les mastiqua pendant un moment. Elle sentit bientôt la flamme de visage devenir plus vive et ses sens se troubler. Elle avala. C’était la première fois qu’elle tentait une « marche en esprit » sans son maître.

Comme dans un rêve, elle se retrouva au « pays des flux » où, libérée de son corps, elle avait la sensation de flotter dans un ciel étoilé peuplé de formes mouvantes. Elle entendit bientôt des rires puis des paroles incompréhensibles parfois trop lentes parfois trop rapides ; ces voix se répondaient. Le brouhaha tantôt s’approchait tantôt s’éloignait. Parfois elle croyait saisir des mots en langue noire. Elle savait par expérience qu’elle ne pouvait être que spectatrice, c’était un honneur que les dieux faisaient aux hommes-bêtes que de pouvoir assister à leurs discussions. Ils pouvaient ainsi leur transmettre des informations ou des visions du futur.

Un moment où la cacophonie semblait s’éloigner, une voix lui parla très distinctement tout près. Elle reconnut la chaleur qui l’avait envahie à plusieurs reprises les fois précédentes :

« Bienvenu, jeune Feetgave. »

Elle ne savait comment répondre… C’était la première fois qu’on s’adressait directement à elle. Elle s’affola et cela rompit la transe.

Sa tête tournait. Elle s’écroula sur le sol et libéra spasmodiquement le contenu de son estomac.

« Tsss, très mauvais. Très mauvais de recracher le cœur du chef… Mauvais augure. »

Le vieux chaman était assis en tailleur devant elle et fumait calmement sa pipe. Feetgave le regarda à travers le brouillard de sa fièvre. Contre le sol, sa face brûlante ratatinait quelques herbes qu’elle transformait instantanément en cendre.

« Il t’a parlé ? »

Feetgave hocha la tête et articula quelques mots :

« Qui… Qui est-ce ?

- Il se présentera lorsqu’il en aura envie.

- Tu le… connais ?

- Depuis que tu es arrivée dans la tribu.

* * *

Dans les Terres du Chaos, bien au Nord de la Norsca, une troupe de guerriers aux armures de couleurs vives marchait vers de nouveaux combats.

L’un deux, dont le corps entièrement mécanique flottait sur une espèce de disque, s’arrêta brusquement. Un nuage de fumée huileuse jaillit de joints de son armure bosselée.

« Tiens, Adolf a une panne. » déclara un des guerriers déclenchant l’hilarité de ses compagnons tous plus mutés les uns que les autres.

L’être mécanique, complètement immobile, entendait une voix qui, quoique profondément inhumaine, avait des accents familiers.

« Rejoins mon héritière. Elle a besoin de toi.

- Elu ? Pourquoi m’avez-vous abandonné ?

- Va. Je serais avec toi désormais.

La machine fit demi-tour et partit vers le Sud.

* * *

Dans les profondeurs de la Forêt des Ombres, trois pitoyables créatures vêtues de haillons se repaissaient des restes d’un gobelin.

L’orque famélique à la face torturée savait qu’il serait encore le dernier servi. Il se résignait et attendait son tour de lécher les os. Un énorme centaure aux bras remplacés par des tentacules se servit d’autorité et commença à rogner à belles dents une cuisse. Il gardait un sabot sur le corps empêchant un humain, où ce qu’il en restait, de s’emparer de la viande. Pourtant, ce dernier aurait été bien en peine de mastiquer quoi que ce soit car il était dépourvu de mâchoire inférieure. Il regardait d’un œil brûlant le sang qu’il aurait aimer laper disparaître dans le sol : il poussa un espèce de hululement de dépit que le centaure interpréta comme une tentative de rébellion. L’humain essuya le coup de tentacule et s’éloigna en gémissant nonobstant la faim qui le tenaillait.

Ainsi allait la vie, Rémi le centaure dévorait le gobelin comme s’il n’y avait jamais eu au monde de mets plus fins. Voilà trois jours qu’il n’avait mangé. Rémi se souvenait encore du temps où il se roulait sur des coussins en s’enivrant de bière, entouré d’une bande riche et nombreuse. Que s’était-il passé ? Il y a avait eu cette bataille contre un champion de Tzeentch, cinq ans auparavant, et puis cette araignée géante qui avait rendu inaccessible leur repère où ils auraient été à l’abri de l’hiver. Ca avait été depuis de mal en pis. Ils étaient tous partis ou morts. Tout l’hiver dernier n’avait été qu’une fuite continuelle. Où était passé l’Elu ? Pourquoi celui-ci n’entendait plus les prières qu’on lui adressait ?

Seuls restaient Félicité, l’orque qui avait un temps porté haut la bannière de la bande et Sergio, cet idiot d’humain, aussi servile et peureux qu’un chien. Arrivé dans la bande, arrogant, le lendemain du départ de l’Elu, il était maintenant une loque. Où était-il passé ? Rémi chercha son serviteur du regard. Félicité, l’orque, avait également disparu. Le centaure grogna et dégainant son épée, soupçonnant une traîtrise. Ils seraient bien capables de lui tomber dessus dans le dos. Il fit quelques pas.

« Sortez de votre planque ! J’vous ai gardé du gobo ! »

Il commençait à s’énerver :

« Venez grailler tout de suite ! »

C’était cela, ils l’avaient laissé tombé. Les salauds. Ils l’avaient laissé seuls. Tout de même, ça faisait quinze années qu’ils étaient ensemble. Ils ne l’avaient pas laissé tomber comme ça après quinze ans… Non…C’était impossible…

« Tu viens, beau guerrier ? »

Le centaure se retourna brusquement. Il reconnaissait cette créature : c’était une démonette. Elle le regardait de ses grands yeux verts en caressant lascivement son sein unique d’une de ses pinces tranchantes. Sa voix parlait directement à l’âme.

« Tu viens, beau guerrier ? »

Hypnotisé, il la suivit. Il se trouva dans une clairière éclairée doucement par le soleil. Ils se souvenaient vaguement que la nuit était tombée lorsqu’ils avaient attrapé le gobelin. Des démonettes servaient un festin à ses deux compagnons d’infortune. Au centre, une table débordait d’une multitude de plats plus sophistiqués les uns que les autres. Il reconnu l’odeur du chevreuil grillé mélangé à milles arômes inconnus. Félicité et Sergio étaient allongés sur des coussins multicolores où des démons femelles leur servaient le boire et le manger dans de la vaisselle en argent.

« Tu viens, beau guerrier ?

- J’arrive !

Alors qu’il s’accordait un moment de répit après cette orgie où tous ses sens avaient été comblés, l’une des démonettes qu’il venait d’honorer le fixa étrangement. Le visage de cette dernière se modifia soudain : il gonfla, se déforma et une langue tubulaire sortit dans sa bouche. Il eut un mouvement de recul.

« Alors Rémi ? On doute de son maître ? »

La voix rocailleuse contrastait avec la cristallinité de celle de la démonette. Il reconnut le visage de son ancien maître :

« Elu ! »

Il fut incapable de dire un mot de plus. Ses cordes vocales se nouèrent.

« Tais-toi et écoute. Tu vas aller de mettre au service de mon héritière. Je te guiderais. »

Le centaure retrouva brusquement la parole.

« Oui, maître. A tes ordres, Elu… »

Félicité et Sergio se regardait : leur maître tardait à se réveiller. Le gobelin avait été proprement dépecé et le moindre morceau comestible avait été englouti. Seuls restaient les os et des lambeaux de peau.

« Où sont les démonettes ? » furent les premiers mots du centaure.

Ils n’auraient peut-être pas dû taper si fort…


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